Discours d’Eliane Klein-Journée en mémoire des victime des crimes antisémites et en hommage aux Justes.
Discours prononcé à Orléans le 20 juillet 2008. Eliane Klein est déléguée du Crif pour la Région Centre et membre active de Yad Layeled France et du CERCIL.
Nos pensées pour Guilad Shalit , citoyen franco-israélien, otage du Hamas depuis plus de 2 ans et qu’aucune organisation humanitaire n’a pu rencontrer. Nous espérons qu’il ne connaîtra pas le sort des otages du Hezbollah.
En ce jour de commémoration officielle à la mémoire des victimes des crimes antisémites et racistes de l’Etat français et en hommage aux Justes de France, je voudrais évoquer ces mots du philosophe Vladimir Jankélévitch qui s’interrogeait sur la signification de cette cérémonie : « Quel rapport y a-t-il entre ce petit rassemblement de fidèles qui maintiennent à bout de bras un passé déjà presque oublié, et ces promeneurs que l’on croise dans la rue ? Les printemps succédant aux printemps finiront-ils par rendre l’horreur tout à fait irréelle ? »
A cette question, je veux répondre que, face à l’oubli, face à la fragilité de la mémoire, le geste que nous accomplissons ici, chaque année, est le signe de notre volonté de penser à tous les disparus, sans sépulture, et de penser aussi à toutes celles et ceux qui ont eu le courage de résister à l’entreprise totalitaire des nazis et de leurs complices, que ce soit par la résistance armée ou par tous les autres actes qui permirent de sauver des vies. Nous rendons hommage, en particulier, aujourd’hui, aux « Justes des Nations », ces hommes et ces femmes de toutes origines et de toutes conditions -souvent modestes- qui, en bravant les risques encourus pour sauver des Juifs, témoignent que les êtres humains ont d’autres options que la soumission à un régime criminel. A ces hommes et ces femmes, souvent anonymes ou inconnus, je dis : merci.
Merci, aujourd’hui, à Mr et Mme Pajon, présents parmi nous, qui viennent de recevoir la Médaille des Justes, décernée par l’Etat d’Israël. Ils rejoignent ainsi plusieurs familles de notre Région qui ont reçu cette distinction.
Notre geste s’inscrit non seulement dans la tradition juive nous enjoignant de nous souvenir, mais dans la tradition républicaine de la France, empreinte du souci de justice, de vérité et de respect de la personne humaine.
Aussi, face à ceux pour qui il faut « tourner la page », je dis que la page doit être lue, apprise, comprise pour être transmise.
Dans notre région, plusieurs Institutions participent, chacune à leur manière, à ce difficile, exigeant travail de mémoire et d’histoire.
Ainsi, l’Association Yad Layeled France a créé des outils pédagogiques spécifiques pour les élèves de CM2 et des Collèges, dans un double objectif : transmettre l’histoire de la Shoah aux enfants d’aujourd’hui et favoriser l’éducation à la citoyenneté et à la démocratie.
A cet instant, je veux également insister sur mon attachement au CERCIL, cette Institution de Mémoire et d’Histoire, dédiée aux Tziganes internés à Jargeau, et aux milliers de Juifs internés dans les camps de Pithiviers et Beaune la Rolande. Je remercie toutes les personnes qui, depuis 1991, consacrent leur énergie pour que la promesse faite lors de la création de ce Centre soit tenue, à savoir, être une « sentinelle de la mémoire », rappelant le sort des hommes, femmes, enfants juifs envoyés à Auschwitz, via Drancy, pour y être assassinés. Je ne rappellerai pas ici le calvaire que ces Juifs étrangers ou français ont enduré, mais je rappellerai simplement quelques faits, rigoureusement établis par les nombreux témoignages et travaux d’historiens, mettant en lumière le rôle du Régime de Vichy comme auxiliaire de la politique génocidaire des nazis.
La Rafle du Vel d’Hiv fut le point culminant de la politique antisémite mise en œuvre par le gouvernement de Pétain dès le 3 octobre 1940, par les décrets dits « statut des Juifs », lois de ségrégation, d’exclusion, de spoliation et d’internement, préfigurant la tragédie de l’année 1942. Toutes ces mesures, signant la faillite de la démocratie, ne provoquèrent que très peu de protestations, comme l’a souligné l’historien Michel Winock. Il convient de s’interroger sur le rôle joué par une grande partie des hauts fonctionnaires de Vichy, plus soucieux de leur carrière que la portée de leurs actes, exécutant des ordres iniques, sans états d’âme ; et on ne peut, également, évacuer le rôle de la bureaucratie, des corps intermédiaires, de la presse « officielle », et de tous ceux qui, par indifférence ou haine antisémite se sont rendus coupables de petites ou grandes lâchetés.
Ces interrogations s’inscrivent dans le travail de mémoire et d’histoire que j’ai évoqué plus haut, travail exigeant, appelant à la réflexion sur les questions fondamentales que la Shoah et les génocides du 20ème siècle (et du 21ème…) posent à la conscience humaine.
Comment en est-on arrivé là ? Quel cheminement idéologique a pu mener au crime de masse ? Comment de Etats démocratiques ont-ils pu consentir au pire ?
« L’histoire du Régime de Vichy illustre cette fragilité de la Démocratie quand ses principes fondamentaux sont bafoués, quand on permet à des idéologies totalitaires de pénétrer l’espace républicain. »(Georges Bensoussan)
Aussi, il nous incombe, au nom des principes universalistes dont nous nous réclamons, de combattre toutes les dérives communautaristes, les violences, les atteintes à la laïcité, aux libertés, à la dignité, comme à toutes les valeurs qui fondent notre république, avant qu’il ne soit trop tard. En particulier, quand on assiste, chez certains jeunes, dans notre pays, au développement d’une haine antisémite qui reprend les préjugés anciens et qui se traduit par des actes très violents.
Je voudrais terminer en citant les paroles de l’historien Elie Barnavi (1) qui s’adressent aux générations actuelles : « Il y a la civilisation et il y a la barbarie, et, entre les deux, il n’y a pas de dialogue possible…Il faudra vous armer de patience et de conviction, et tracer bravement la ligne de défense en deçà de laquelle vous ne pourrez ni ne voudrez reculer…Il y va de la sauvegarde de vos valeurs, de vos libertés…Bref, de l’avenir de vos enfants. »
1) « Les religions meurtrières », d’Elie Barnavi. Editions Flammarion.
Mars 2008
