Michal Gans / un été en Galilée
Un été en Galilée
«Vous avez 30 secondes avant le boum»
Chronique de la vie quotidienne de Michal Gans, historienne au Musée des combattants des ghettos.12 juillet - 16 août 2006
Beit Lohamei Haghetaot - Haïfa - Kibboutz Matzuva
Comme les guerres actuelles n’échappent pas aux derniers développements de la technologie, le comité chargé de la sécurité dans notre kibboutz a troqué la sirène classique pour un discret « tut-tut-tut » suivi d’un SMS prévenant les membres du kibboutz qu’ils ont 30 secondes pour se mettre à l’abri avant la chute du prochain projectile. Parfois la chute est concomitante à l’annonce !
Le kibboutz Matzuva où je vis est situé à moins d’un kilomètre à vol d’oiseau de la frontière du Liban. Depuis le début de la guerre (dite du Liban n°2), il s’y est établi une sorte d’équation extravagante entre le type d’obus, la distance à parcourir, le temps de pré-alerte et les dégâts potentiels. Plus on s’éloigne de la frontière plus les délais pour prévenir les habitants s’allongent. Les citoyens de Haïfa jouissent d’un luxe fantastique : une minute et demi !
Malheureusement l’équation est faussée par d’autres paramètres : plus la cible est lointaine plus le type de projectile est potentiellement meurtrier. Des katiouchot (pluriel de katioucha alias « orgues de Staline ») et tirs de mortier aux roquettes on passe aux missiles de divers calibres (à tête porteuse). Mais le Hezbollah a pensé à tout ; il compense la faiblesse (relative) des katiouchot par le nombre. En ayant engrangé entre 12 et 15 000 pendant ces six dernières années, il a de quoi voir venir… Et nous, de quoi voir tomber !
Si ces réflexions paraissent cyniques, voir macabres elles sont du moins authentiques. Depuis le 12 juillet dernier et pendant 32 jours c’est le type de calcul qui a ponctué mon éphéméride ainsi que celui de centaines de milliers de citoyens israéliens résidant dans la partie nord d’Israël, soit à peu près le tiers du pays.
Plutôt que dates et chiffres j’ai eu envie de partager avec nos amis de Yad Layeled France quelques moments de ce mois hors du temps durant lequel les jours, les heures et les minutes n’avaient plus leur mesure ordinaire : les minutes semblaient parfois des heures et les jours devenaient sans date.
En amont
● 10 juillet. Au département français, au Musée, nous mettons le dernier point aux divers programmes prévus pour l’été. E-mail, discussions, réservations pour ceux qui souhaitent séjourner au kibboutz hôtel. Ceux qui n’ont pas pris leurs dispositions sont déçus. Tout est complet. On concocte les meilleures activités possibles. Souci pour la deuxième quinzaine du mois d’Août. Elise, une de mes assistantes, intervenante au Centre Humanisme et Démocratie, sera en France.
Les équipes du plan de rénovation se relaient. On monte la structure lumineuse de James Carpenter. Les archives remplissent peu à peu le « mur noir » de l’espace Yizkor. A l’horizon immédiat, un groupe du MJLF et un groupe francophone en partenariat avec Yad Vashem ont prévu de visiter le musée.
Cette année le 14 juillet tombe un vendredi. L’ambassade de France a donc fait une entorse à la vérité historique et les festivités sont prévues pour le 12 à Tel-Aviv et le 13 à Haïfa. Ce sera aussi l’anniversaire de la mort de Marinette Artman, l’ancienne vice-présidente de Yad Layeled France pour qui j’ai une pensée pleine tendresse. Je me dis qu’elle serait heureuse de voir tant de vie s’épanouir parmi nous. Je ne compte pas me rendre à Tel-Aviv car mon mari doit subir une opération (prévue pour le 16 juillet) et nous devons être à l’hôpital Rambam de Haïfa le 12 toute la journée.
Première décade
● 12 juillet. Nouvelles stupéfiantes : deux soldats pris en otages par le Hezbollah. Le tank qui venait à leur secours a sauté avec ses soldats. Nous sommes sous le choc. On apprend que l’armée de l’air est entrée en action. Nous pensons à une suite possible d’incidents graves, quelques tirs peut-être ? Nous avons derrière nous - dans mon kibboutz, Matzuva - presque vingt ans d’expérience et une réticence énorme pour tout ce qui touche au Liban. Nous revenons de Rambam soucieux mais loin d’imaginer la suite.
● 13 Juillet. Pour des raisons mystérieuses, je décide de renoncer aux festivités du 14 juillet au Centre Gaston Deferre. Devant la télévision le pays entier est sous le choc. Pour la première fois depuis la guerre d’indépendance, l’intérieur du pays est touché : un missile tombe en pleine rue, non loin du Centre, à Stella Maris (quartier situé sur les hauteurs de Haifa). C’est en fin d’après midi et l’endroit était désert. Comme cela se répètera plus tard à de nombreuses reprises, le hasard joue et les dégâts sont minimes. Les invités du consulat se dispersent et on annule le feu d’artifice.
On n’a pas encore installé les sirènes. Les habitants sont prévenus par haut-parleurs. Charlène, mon assistante, qui revient d’une semaine en Pologne organisée par le Musée n’a pas le temps de défaire ses valises : une katioucha tombe devant chez elle en guise de comité d’accueil ! Mon mari est hospitalisé à Rambam le samedi soir. On doit l’opérer le lendemain. On annonce que les trains n’arriveront plus jusqu’à Naharyah qui a déjà reçu des katiouchot. Les transports publics sont très perturbés. Me rendre à Haïfa va être compliqué.
● 16 juillet. Je prends ma voiture jusqu’à Akko (Saint-Jean d’Acre) où est censé arriver le train. On nous annonce qu’il ne circule que jusqu’à Binyamina (20 km au sud de Haïfa). La gare est pleine de voyageurs déçus et perplexes. Soudain, une alerte. Tout le monde descend dans le passage souterrain. De fortes explosions se font entendre. On annonce qu’à Haïfa les missiles sont tombés sur la Centrale de réparation des Chemins de fer. Il y a huit morts. Je dois me rendre à l’hôpital. L’atmosphère dans le passage est tendue. La plupart des gens sont calmes mais pas tous. Au moment où je tente de ressortir, deuxième sirène. Soudain un chauffeur de taxi téméraire déboule dans les escaliers et demande : “Quelqu’un veut bouger ? “. Avant qu’on le repousse, je profite de l’offre. Nous filons à toute allure sur Haïfa entre les hurlements des sirènes et les mauvaises blagues sur la situation, probablement pour nous rassurer !
Mon portable crachote : « Vous avez 30 secondes etc. » Dans mon kibboutz on commence donc à descendre dans les abris ! Quant à moi j’essaie de passer entre les projectiles. Ce sera désormais mon souci majeur jusqu’à la fin du conflit : développer des stratégies de déplacement à risque calculé que j’intitule pompeusement « SDRC » pour leur donner un air officiel (et donc légitime !)
J’essaie de contacter l’hôpital. On m’annonce que toutes les opérations importantes de civils ont été annulées et que Rambam est transformé en Centre d’urgence. Mon mari est en réanimation sans avoir été opéré.
J’arrive enfin à Rambam en « traversant » plusieurs alertes. Etrangement, c’est vraiment le mot traverser qui convient. Les sirènes créent une sorte de mur de protection. Les ignorer et « foncer à travers », ce que j’ai fait pendant un mois me fait penser à ce que doivent ressentir les animaux de cirque qu’on force à passer au travers de cerceaux enflammés : une inquiétude certes, mais si vous êtes bien entraîné, vous finissez par « y aller ». Il est vrai que pour nous les enjeux sont différents : le directeur du cirque ne souhaite pas tuer ses lions au bout du compte, le Hezbollah lui, oui. Et qui plus est, il s’en vante avec une suavité tranquille. Accompagnant la “banalité du mal” y aurait-il une “tranquillité de la haine” ?
On opérera finalement mon mari le lendemain matin pendant une pause de cinq heures généreusement octroyée sur Haïfa par Nasrallah, qui devient notre météo quotidienne à la télévision. Je maîtrise mal l’arabe et vous comprendrez qu’il s’agit d’une traduction libre d’un de ses bulletins : “Chers amis, (je ne pense pas qu’il s’agit de nous mais de ses frères iraniens et libanais surtout qui ne me semblent pas tous aduler ce parent encombrant) le monde est un western à l’envers : vous, les israéliens, êtes les abominables cow-boys assoiffés de sang et nous sommes les gentils tueurs chargés de vous supprimer. Au programme demain : tirs divers, et donc incendies, assassinats à l’aide de missiles variés de label ISL (Iran, Syrie, Liban) dans les villes suivantes : Haïfa, Carmiel, Safed, Nazareth (!) etc. »
Les noms des villes et des régions varient comme la météo. Ne seront d’ailleurs mentionnées que les grandes villes, destinées à impressionner la population : Naharyah, Kiryat Shemonah, Afula (la plus au sud), Tibériade etc. Nous, les habitués de la guerre à la frontière ne seront pas dignes d’être évoqués. En outre, sur cette bande de terre essentiellement agricole où nous vivons, les katiouchot louchent trop ! Et pour preuve : seulement une dizaine de kiboutzniks, mochavniks et habitants des villages arabes de la région seront tués par les tirs en question.
Rituels insolites
S’installe alors pour moi, mais j’imagine pour bien d’autres, le rituel de la première semaine : essayer de quitter la zone frontière assez tôt le matin (les statistiques prouvent que les tirs sont plus rares avant 9h30). Choisir un itinéraire (toujours en fonction des statistiques). Même calcul au retour. Les heures les plus chargées en missiles : 10h-14h, 16h-19h. Pas de tirs la nuit en général. Il y a des exceptions bien sûr, comme dans toute règle. Mais trouver un semblant d’ordre dans ce chaos rassure.
Je pense alors à tous mes amis survivants de la Shoah et à certaines réflexions, à propos d’un de leur traumatisme récurent au sein du camp, que je croyais comprendre sans en sentir la force et la nature : l’imprévisibilité des comportements nazis, la nécessité viscérale de s’appuyer sur une logique du chaos pour survivre. Comparaison n’est pas raison, mais ce sont des pensées qui m’accompagneront – en résonance – à de multiples reprises jusqu’à la mi-août.
A Rambam, autres rituels : les alertes - et les « chutes d’objets »- sont constantes. On entend aussi celles des krayiot, les banlieues du nord de Haïfa. En fait, les lancements visent les raffineries de pétrole de la baie de Haïfa, le port, la base militaire marine adjacente et l’hôpital Rambam, attenant à la dite base.
Nous avons trois sources d’information : la fenêtre (orientée nord) de la chambre que mon mari partage avec les premiers soldats blessés qui arrivent du terrain des opérations (il aura été le dernier civil opéré de cette guerre), la “reconnaissance audio ” - qui nous fait supputer le nombre de points de chute et la nature des missiles selon l’intensité des ” boum ” - et la télé, qui diffuse en continu et nous donne des images dont certaines nous sont déjà familières. Le tout rythmé par la retransmission SMS de mon kibboutz qui ponctue mon portable à intervalles réguliers et m’indique que l’ordre du jour sur place est similaire au nôtre:” tut-tut-tut .. vous avez 30 secondes pour vous abriter”.
J’essaie avec obstination de sortir pour fumer, mais Nasrallah semble en avoir décidé autrement. A peine hors de l’ascenseur, autre alerte. Direction espace protégé.
Dès la fin du compte des explosions, je me précipite dehors. Tout en « dégustant » une bouffée de cigarette qui nargue les circonstances, je profite du silence de mon portable pour aller aux nouvelles : Charlène est à Eilat. Elise, (une katioucha est également tombée dans sa rue à Naharyah) est à Jérusalem. Elle en « profite » pour intervenir dans un séminaire en partenariat avec Yad Vashem. Le Musée est fermé au public sur ordre des services de sécurité, mais ouvert à ceux qui peuvent venir travailler, essentiellement les membres du kibboutz qui vivent sur place.
Aucun lieu public n’est autorisé à ouvrir au nord d’Akko. Certaines usines dotées d’abris continuent à fonctionner. C’est le cas des usines Strauss (laitages, fromages) et de celles de Lohamei Haghetatot (agroalimentaire végétarien). On organise, tôt le matin, des systèmes de ramassage par bus.
Cette mesure, absolument justifiée, rend le quotidien assez compliqué pour s’alimenter. Pendant tout ce mois il faudra faire des acrobaties inouïes pour s’approvisionner entre deux alertes. Sans parler, dans les villes, de ceux qui, dans les abris, sans voiture, sont dépendants des colis de la mairie et des bénévoles, leur seule source de subsistance.
Bouger en zigzag
A l’hôpital je ne peux plus garer ma voiture sur le parking, transformé en zone militaire. Heureusement une partie des transports publics a été rétablie jusqu’à Akko. Je laisse donc mon véhicule dans cette ville et utilise les autobus. Le train ne fonctionnera à nouveau qu’après le cessez-le-feu. En accord avec mon ami Claude Lévy qui s’occupe des francophones à la mairie d’Akko, nous convenons qu’il doit me prévenir si une katioucha tombe près de mon lieu de stationnement. Je lui décris ma voiture : des couvre-sièges avec un gros Snoopy dessus. De nombreuses voitures ont brûlé à Akko. Snoopy passera la guerre indemne, par pur hasard, comme pour de nombreux évènements de cette guerre.
· Premier « Shishabbat » (l’équivalent israélien du week-end).
Le vendredi en fin d’après midi, devant l’hôpital, j’attends un bus qui me conduira à la centrale des bus d’Haïfa-Nord et, de là, à Akko. Dans la même après-midi, plusieurs chutes de missiles près de l’hôpital. Haïfa est une ville fantôme. Nous sommes deux sur le trottoir. Moi et un journaliste turc, correspondant permanent, venu se faire soigner une rage de dents (!). Pas de bus. Pas d’abri dans les environs, plusieurs alertes, des boums lointains. Au bout d’un temps qui me semble interminable, un taxi débouche. Il est d’accord pour la double course : il déposera le journaliste au Dan Carmel et ensuite me conduira à la Centrale des autobus. Alerte. Le chauffeur et le turc en profitent pour acheter des cigarettes à la bicoque restée ouverte à mi-chemin du Carmel. De toute manière, il n’y a pas où s’abriter. Redescente vers la baie de Haïfa. Le chauffeur, en veine de confidences, me raconte sa vie. Il est né en 1938 à l’hôpital italien. Une enfance avant l’indépendance.
Nous arrivons aux bus. La station est déserte. Shabbat plus les alertes tout ferme plus tôt que prévu. Il accepte de me conduire jusqu’à Akko. Suite d’une enfance sous mandat britannique. Je retrouverai d’ailleurs ce même chauffeur à deux reprises, par hasard tout au long du mois. Ma voiture est intacte ! Retour au kibboutz.
C’est une « heure creuse » en tout cas chez nous (Naharyah, Akko, Safed, Rosh Pinah et Kyriat Shemonah sont dans les abris). J’en profite pour jardiner : arrosage etc. Les canons tonnent. Ce sont les nôtres. L’armée a en effet réquisitionné nos terrains agricoles et les a transformés en base de lancement pointée sur le Liban.
Nous nous sommes donc exercés à une gymnastique de reconnaissance auditive qui consiste à distinguer les boums “protecteurs” des boums “dévastateurs” On y arrive assez vite. Pour l’instant à l’intérieur du kibboutz deux chutes « mineures » : un arbre arraché et un début d’incendie. En outre Matzuva n’est jamais cité pour raison de sécurité militaire. Nous sommes inclus dans l’anonymat relatif de « quelque part en Galilée occidentale près de la frontière ».
A la maison : télé, portable, contact hôpital. Tel-Aviv est complètement bloquée. Les terroristes de style « classique » (ceinture auto-explosive) ont pensé qu’ils pourraient profiter de la confusion pour s’infiltrer au cœur du pays. Embouteillages monstres sur l’axe Jérusalem – Tel-Aviv. On finira par trouver les suspects.
Shabbat, 22 juillet. Je repars pour Haïfa. Entre les deux voyages aller-retour je n’aurais pas croisé plus de cinq véhicules civils.
Au retour, je suis « insérée » entre deux énormes véhicules d’un long convoi militaire comme une parenthèse dans un discours interminable. Nous avançons à 30 à l’heure mais, vu le bilan de la journée, je me dis que c’est plutôt une chance : 150 katiouchot aujourd’hui dont 54 à Carmiel, 54 à Naharyah. On annonce qu’il vient d’en tomber une près du carrefour où je dois bientôt passer. Les merveilles de la technologie me permettent de me brancher sur le Net à partir de mon portable et avoir l’info en quasi temps réel. Très utile pour voyageurs avisés souhaitant éviter les missiles.
Deuxième décade
● Dimanche 23 juillet. En accord avec mes études statistiques sur la logique de tir du Hezbollah, je quitte le kibboutz vers 9 heures du matin. Je prends avec moi une jeune femme légèrement handicapée (et sans moyen de transport personnel) qui doit rejoindre ses parents habitant à Netanya. Direction Akko où je laisse la voiture en stationnement, puis deux autobus : un jusqu’à l’entrée d’Haïfa, un second jusqu’à l’hôpital. Alerte pendant les 30 mètres qui séparent le parking de l’arrêt d’autobus. Mon amie boite, pas le temps de se mettre à l’abri. Nous comptons, comme d’habitude, sur la chance. Ça marche.
Arrivée à Haïfa, Centrale des bus. Pendant que je préviens mon mari que je suis en route, série d’alertes, suivies d’énormes déflagrations qui semblent s’être produites à quelques mètres de nous. Course vers des abris de fortune (la gare est en plein air). C’est la confusion : des centaines de personnes cherchent une solution, en particulier des mamans avec des poussettes. Mon amie me dit : “on se sépare, ne t’inquiète pas, comme à la guerre, chacun pour soi”. Elle part en claudicant avec sa canne et son baluchon.
Les abris de fortune sont bientôt pleins à craquer. La direction décide l’évacuation complète du lieu. On nous dirige, immense troupeau désorienté, vers les parkings souterrains du centre commercial (fermé) à cinquante mètres de là. Cela m’évoque d’autres rassemblements avec baluchons. En ce moment, il faudrait ne pas être historienne.
Le rétablissement du trafic prendra plusieurs heures. D’autres déflagrations suivront. Il y aura deux morts lors de la première. Grosses difficultés à évacuer les blessés vers l’hôpital Rambam car le maire de Haïfa a pris la décision de ” profiter de la situation ” pour démanteler l’ancien pont au-dessus de la voie nord-sud qui traverse Haïfa au niveau de la mer. Ca ne s’invente pas. On doit donc passer par le haut de la ville pour retrouver le bord de mer plusieurs kilomètres plus loin. Enormes embouteillages, nouvelles alertes. Contact portable pour rassurer mon mari. A Rambam, entre les sirènes des alertes et celles des ambulances, on évacue la maternité au sous-sol de l’immeuble.
Pendant ce temps, Philippe Douste-Blazy consacre sept minutes et demi, montre en main, aux 8.000 français de Haïfa pour leur expliquer la politique « équilibrée » de la France. A la question : pourquoi les budgets dégagés pour les français de l’étranger ne s’appliquent qu’aux français résidant au Liban, il grommelle qu’il doit partir de toute urgence !
Je mettrai presque cinq heures et demie pour parcourir un peu moins de 40 kilomètres.
Il faut songer au retour. Gros dilemme. Nouvelle hésitation sur la tranche horaire la moins risquée pour le trajet. Pendant le voyage retour, grâce aux infos Internet de mon portable, j’apprends qu’une des explosions à Akko s’est produite près de mon point de stationnement, il y a cinq blessés graves. D’autres villes ont été touchées également.
J’arrive non sans mal jusqu’à ma voiture (deux alertes pour traverser la rue) où mon Snoopy, intact, est toujours fidèle au poste.
· Lundi 24 juillet. Nous décidons que je fais une pause - visite. J’en profite pour aller au Musée en
faisant un grand détour car passer par Naharyah est vraiment trop risqué.
Le Musée a été transformé en centre de « répit » pour les soldats. Les amis israéliens de Beit Lohamei Haghetaot, à l’initiative de la famille Strauss, ont organisé des distributions de vivres et d’objets de première nécessité aux unités stationnées à la frontière.
Un grand papier est collé sur la porte de l’entrée nord : la liste des salles sécurisées et les instructions en cas d’alerte. Nous nous retrouverons donc à intervalles réguliers dans l’auditorium, une poignée d’irréductibles, partageant en général les blagues les plus abracadabrantes pour décompresser. Evidemment, ce n’est guère médiatique. J’ouvre mon mail où je trouve des dizaines de messages de solidarité qui font chaud au cœur. Il faut repartir.
La routine du tumulte
Il va ainsi s’établir, pendant les jours qui suivent, une sorte de routine ponctuée par les prédications de Nasrallah, le décompte quotidien des explosions, déflagrations, dégâts, blessés, et presque quotidiennement, des morts : civils ou soldats, le tout sur fond d’incertitude grandissante quant à la situation globale et au calendrier de la guerre.
Avons-nous fait ce qu’il faut ? D’ailleurs qui sait vraiment ce qui est « approprié » face à un mouvement qui n’a pas de revendications territoriales définies mais une idéologie meurtrière s’incarnant dans un projet précis : rayer Israël de la carte.
Le 24 juillet, 100 katiouchot ; le 25, 150 ; le 26 120 ; à cette date il y a déjà cinquante morts, et plus de 1800 blessés.
Entre temps, à Haïfa, mon mari a été transféré à l’hôpital italien tenu par des religieuses pour sa rééducation. Merveille architecturale du siècle dernier, c’est un havre de paix et de beauté complètement surréaliste dans le contexte actuel. Dès que les sirènes se font entendre chacun se serre frileusement contre des murs lambrissés et décorés de reproductions de la chapelle Sixtine.
A plusieurs reprises, des missiles tomberont à quelques mètres du bâtiment et je serai alors sans information sur le sort de mon mari pendant de longues minutes. Même la technologie a ses limites. Plus tard, j’apprendrai que c’était lui qui se faisait du souci car sur son portable rallumé il voyait s’afficher le sempiternel “tut-tut-tut- vous avez 30 secondes.. ”
De nouveau, en résonance, me revient cette phrase souvent répétée par certains « anciens » du ghetto de Varsovie : ” Sans possibilité de communication nous pensions être les derniers juifs vivant sur terre. ”
On commence à entendre parler de cessez-le-feu. Le vendredi il y a 9 morts, Shabbat, 120 tirs de katiouchot. Le lundi, une sorte de trêve provisoire inexpliquée jette littéralement les gens hors de chez eux pour quelques heures et permet à tous de fantasmer sur une fin rapide, voire même l’épuisement de Nasrallah.
Je prends conscience une fois de plus à quel point, en situation de danger extrême, l’optimisme n’est pas une attitude béate mais une véritable nécessité, une composante fondamentale de la panoplie « outils de survie ». Retour sur la naïveté dont furent « accusés » ( ?) les Juifs pendant la Shoah.
Un soir en attendant l’autobus direction Akko, je retrouve une ancienne participante au premier séminaire pour enseignants de Yad Layeled : Corinne Rouffy. Elle vit à Naharyah. Elle n’a pas bougé depuis le 12 juillet mais a envoyé sa fille dans le sud. Elle s’occupe de travail social. Une katioucha est tombée sur la maison où elle vit.
- “Je n’ai pas bougé. A l’étage au-dessous de chez moi vivent des gens âgés survivants de la Shoah dont je m’occupe. La dame est invalide. Je ne pouvais partir. Nous avons eu de la chance, ça a troué l’autre coté ! Je suis maintenant bénévole pour la distribution des aliments de base, C’est très dur. Pas les katiouchot, la situation des gens dans les abris, excuse-moi, j’allais dire les bunkers ! » Elle aussi… Les résonances… Nous échangeons nos numéros de portable, on ne sait jamais.
Aussi terrifiant que la situation elle-même, cette constatation implacable : on s’habitue ! On s’habitue aux sirènes, aux incendies, aux morts, aux blessés, au chaos organisé/désorganisé, prévisible/imprévisible, à évaluer les risques, la distance des « chutes d’objets », le temps nécessaire pour prendre une douche. On recrée un ordre hors normes, dans un environnement dangereusement mortel mais que l’on tente de dresser un peu comme le dompteur dresse son lion, avec souvent la peur au ventre.
● Cette dizaine de jours se termine par un vendredi funeste : 210 katiouchot en une heure et demi. Cinq morts à Akko. Douze en tout y compris les soldats ; des blessés par dizaines.
Le Shabbat est non moins meurtrier. Un ami recense plus de quarante alertes entre 10 heures et 17 heures. A partir de 15 heures il y en a une en moyenne toutes les cinq minutes, diversement réparties sur l’ensemble de la région.
Je suis à Haïfa. Mon portable s’époumone, ” tut-tut-tut-, vous avez trente secondes… ” Je bascule sur les nouvelles Y-net de mon portable : une info sidérante. Le village d’Al Aramshé, village bédouin situé sur la ligne de crête, a été touché, démentant toutes les prédictions balistiques connues : sur la frontière on est censé être à l’abri. Mon aide ménagère est d’Aramshé. Son fils est en ce moment « à l’intérieur » (expression pudique des opérations militaires de l’autre coté de la « non-frontière ») dans une unité de parachutistes. A Aramshé presque tout le monde fait son service militaire (qui est légalement facultatif pour les bédouins) dans Tsahal.
J’essaie de la joindre. Trois jeunes femmes sont mortes touchées de plein fouet, une mère et ses deux filles. Ce sont ses cousines. Une des jeunes filles devait se marier à la fin du mois. Je ne pourrai pas assister à l’enterrement. Elle comprend. Je demande s’il y a des abris chez eux ? - “Nous pensions ne jamais en avoir besoin ” !
Aramshé me ramène aux nombreuses victimes israéliennes arabes de ce conflit. Sujet complexe dans cette situation qui défie toute logique. Danger de généralisation. Existe-t-il une entité dénommée « arabes israéliens » ou des personnes privées israéliennes du secteur arabe dont chacune crie sa douleur, sa colère, se tait ou « récupère » politiquement ses morts ? Tous les cas de figures existent. La plupart de ceux que j’ai rencontrés, en majorité du personnel soignant dans les deux hôpitaux, avaient exactement la même attitude et les mêmes phrases que leurs homologues « russes » ou sabras : quand et comment tout cela va-t-il finir ?
Nasrallah aussi s’y intéresse. Après avoir « chaïdisé » (élevé au rand de martyr) les deux premiers enfants arabes touchés par des katiouchot à Nazareth, il module un peu ses réflexions et même parfois présente ses excuses à ses frères arabes. Une erreur peut sans doute sanctifier deux assassinats, mais le chef de la branche armée iranienne au Liban se rend compte que ça ne va pas marcher à tous les coups !
Dernière (?) décade
· 4 août. Décidément le dimanche est un mauvais jour pour Haïfa.
Revenant de mon « aventure » quotidienne entre le kibboutz et l’hôpital, rythmé par le bruit des alertes, sirènes, explosions plus ou moins lointaines et de messages info sur les blessés et les incendies, je clique automatiquement sur la télécommande de ma télévision. Il est presque 19h30.
Je n’ai pas le temps de déchiffrer les images qui défilent mais une chose est certaine : il s’agit de Haïfa et c’est grave. Sonnerie du portable. Mon mari commence une phrase ironique sur le nombre de points de chutes: “7, comme pour le petit tailleur… » La ligne est coupée. L’hôpital ne répond plus. Il me faudra une petite demi-heure pour réentendre sa voix. Un des points de chute est situé dans l’arrière-cour d’un bâtiment adjacent à l’hôpital. Cet impact là n’a fait que des dégâts matériels. Les autres, dans le quartier de Wadi Nisnas, un quartier où vivent côte à côte juifs et arabes, ont été infiniment plus meurtriers. Il y a trois morts, des dizaines de blessés et des incendies.
Bilan de la journée qui avait commencé par une autre catastrophe (une katioucha avait touché de plein fouet un groupe de soldats se préparant à rejoindre le Liban, tuant 12 d’entre eux) : 170 katiouchot et missiles, 15 morts dont 2 arabes israéliens parmi les victimes civiles, des forêts dévastées, et Kiryat Shemonah de nouveau visée.
Temps- douche, temps- baguette
La routine se réinstalle. Voiture, sirènes, abris, déflagrations et vice versa. Dans mon kibboutz (comme un peu partout ailleurs) les enfants évacués au début du conflit et qui devaient revenir reçoivent l’ordre de rester où ils sont, dans un kibboutz au sud de Tel-Aviv. Les autobus n’ont pas l’autorisation de circuler au nord d’une ligne Akko-Carmiel.
La vie quotidienne devient de plus en plus difficile. Après 25 jours de guerre, les réserves s’épuisent. Au sud d’Akko, quelques supermarchés reçoivent l’autorisation de l’armée d’ouvrir pendant des tranches horaires estimées « plus sûres ». Il n’y a pas d’horaires fixes.
Je retourne au Musée et, sur la route, je constate que le supermarché est ouvert. Course aux chariots, course aux achats dont une merveilleuse baguette chaude preuve qu’ il n’y a pas eu d’alerte depuis 20 minutes (temps de cuisson). Voilà une nouvelle unité de vie : le « temps-baguette ». Il va rejoindre le « temps-douche » et autres unités également liées aux aléas des sirènes. Mais mon sourire est de courte durée. Alerte : chacun laisse son chariot en l’état et se dirige vers l’abri, l‘oreille tendue. Montre en main, impact où non, quelques minutes plus tard, tout le monde est à nouveau occupé à remplir son caddie. Il ne me faudra pas moins de trois alertes pour finir mes courses et les enfourner dans le coffre. J’y aurai croisé de nouveaux voisins et corrige avec eux dans des conversations animées et catégoriques les erreurs tactiques de nos dirigeants militaires.
A l’approche de cette fin de semaine le bilan des missiles dépasse les 3000. Probablement pour liquider son stock de katiouchot à faible portée, le Hezbollah déverse des pluies de projectiles sur Kyriat Shemonah.
Nous avons tous les yeux rivés sur la télévision pour suivre les opérations militaires qui ne vont pas si bien que ça. Beaucoup de morts. Beaucoup d’opinions d’experts – il semble qu’un israélien sur deux soit un expert en « quelque chose » dans le domaine militaire !- mais peu de vraies infos (sauf les pertes en vies humaines) et encore moins de perspective !
Nous voilà tous coincés à moitié sous terre, les yeux fixés sur les noms des soldats tombés en pensant que si ce n’est le fils d’une cousine ou d’un ami, c’est celui de la cousine ou de l’ami de quelqu’un d’autre.
● Vendredi au kibboutz. Nous avons connu deux longues pannes d’électricité, un incendie, une katioucha
sur les bureaux du système d’irrigation au centre du kibboutz, un soldat blessé et divers débuts d’incendie ; deux amis sont morts dans deux kibboutzim des environs. Quelle suite ?
Vers l’épilogue
Le téléphone sonne. C’est un ami journaliste, Emmanuel Razavi qui est en mission dans le nord et qui voudrait « faire un saut ! ». Quelle joie ! Enfin un journaliste français. A voir les nouvelles relatées par les médias de l’hexagone (que j’évite en principe), je les croyais tous au Liban. Il vient avec deux autres reporters, un français, un israélo-américain. Nous transformons ma maison en Q.G. Ils resteront jusqu’au dernier jour des combats.
En arrivant ils m’expliquent qu’à l’entrée du kibboutz, une katioucha est a filé au-dessus de leur tête. Au moins, il se passe quelque chose !
Je les mets en contact avec Corinne Rouffy. Le lendemain, ils partageront à Naharyah 24 heures de la vie des six mille israéliens (ceux qui restent sur les quarante mille que compte la ville) les uns, rassemblés dans les abris, les autres, s’affairant de place en place pour porter secours aux premiers. On reparle de plus en plus d’un cessez le feu. Au vu de ce qui se passe autour d’eux, ils ont du mal à y croire.
Nous déjeunons sur la terrasse en plusieurs épisodes. A chaque alerte je rentre et ils se précipitent vers le point d’impact. Nous finissons par terminer notre repas et, ne sachant ce que l’heure prochaine nous réserve, nous le ponctuons d’une lampée d’alcool de framboise sauvage.
Plus tard dans la nuit, ils se rendront à la frontière (à 500 mètres) avec l’armée. Je leur montre, à flanc de colline, face à ma fenêtre, le fortin du Hezbollah qui nous nargue depuis vingt ans et que les nôtres ont quand même fini par faire sauter.
Il semblerait que le cessez-le-feu est imminent. Nous y croyons d’autant moins que les canons, dans les terrains agricoles en contrebas, tonnent nuit et jour. Je leur explique la différence entre un projectile “en route” vers le Liban (Boum… pshtt!) et un qui en vient (Pshtt….boum!). Dans le deuxième cas, il vaut mieux ne pas attendre le « boum » !
Nous partons vers le Musée pour expédier l’e-mail vers les salles de rédaction des journaux appropriés. Alors commence une sarabande de sirènes qui nous cloue sur place. Je les laisse “pianoter” dans mon bureau et repars en profitant d’une accalmie.
De retour au kibboutz, nouvelle alerte. Cette fois c’est tombé vraiment très près. Silence. Je sors. Le voisin est déjà sur le toit. Il y a des « billes traçantes » et des morceaux de métal tordu un peu partout ; la katioucha a atteint le mur d’une maison voisine (à 10 mètres). Tout le monde se précipite vers le point d’impact. Les artificiers sont affolés. Nous leur expliquons que nous avons une sérieuse expérience de la chose. Ils sont très jeunes et étaient en classe de CM2 pendant la première guerre du Liban.
On prend des photos et retour au Q. G. Mon mari m’appelle : 37 missiles en une demi-heure autour de lui et dans tout Haïfa. Un feu d’artifice ! Nous allumons la télé. Haïfa est en flammes.
Emmanuel se précipite sur Internet et examine les dépêches d’agences de tous les journaux auxquels il a accès : pas un mot de la situation en Israël. Les gros titres sont du genre “Forte pression sur Israël pour qu’il accepte le cessez-le feu ” avec en icône un drapeau libanais.
Nous ne quittons plus la télé des yeux. Demain tout doit s’arrêter. Aucun d’eux n’y croit. Moi oui. Après 4000 tirs,157 morts, 2015 blessés, 32 jours passés à d’acrobatiques slaloms entre les bombes et d’étouffants séjours sous terre, les israéliens, si on les convainc que le désarmement du Hezbollah est envisageable, diront oui. C’est le cas.
Point d’orgue
· Mardi 15 août. Le silence se fait. La parole est aux politiques. Selon la phrase consacrée: “toute fin est aussi la marque d’un recommencement”. C’est le début d’un poème souvent cité pendant la période des vœux (qui approche).
· Le 33ème jour, le responsable de la sécurité du kibboutz annule le programme d’alerte. Nombreux sont ceux qui n’ont pas attendu l’épilogue pour se mettre aux réparations : pas très médiatique !
” Tut-tut-tut- vous avez 30 secondes…… avant de redémarrer ”
Michal Gans, été 2006