Discours d’Eliane Klein à Pithiviers le 18 mai 2008

Une pensée pour les otages dans le monde, et, en particulier, Ingrid Bétancourt, prisonnière des Fark, Guilad Shalit, prisonnier du Hamas, et Ehud Goldwasser et Eldad Reguev, prisonniers du Hezbollah (dont on ne sait pas s’ils sont encore vivants).

Nous vivons dans un monde où l’instant est privilégié au détriment de la durée, où un évènement chasse l’autre, où des images d’une violence inouïe banalisent la barbarie, un monde du spectacle favorisant l’oubli des évènements passés, leur méconnaissance et l’absence de réflexion. Pire, dans un monde ayant tendance à relativiser les valeurs, un monde où le relativisme historique présente la Shoah comme un massacre parmi les autres, comme ceux que l’on regarde à la télé le soir en dînant et que l’on s’empresse d’oublier.

Or, si nous sommes ici, à Pithiviers,  c’est que face à cette propension à oublier, face à l’indifférence, à la négation, face à ceux qui veulent « tourner la page », nous sommes animés par le sentiment d’une dette à l’égard de tous ceux qui ont disparu, sans sépulture, nous sommes animés par la volonté de connaître et de transmettre ce qui fut. Car ce qui s’est accompli ici, était le début d’un meurtre de masse sans précédent dans l’histoire de l’Humanité - la Shoah- l’anéantissement programmé d’un Peuple, d’une langue, d’une culture, et cela dans le silence des Nations, avec la complicité active du régime de Vichy.

Pour connaître et transmettre cette Histoire, il nous faut prendre le temps de l’écoute,  de la lecture et de la réflexion : Ecouter la parole des survivants  est fondamental car « qui répondrait en ce monde à la terrible obstination du crime, si ce n’est la terrible obstination du témoignage ? » (Albert Camus)

Il nous faut faire l’effort de lire les chroniques, les récits, les poèmes,  écrits pendant et après la Shoah, dans le souci  obsédant des victimes de témoigner face à l’obsession des assassins d’effacer les traces de leurs crimes.

La voix des témoins –survivants s’affaiblissant, le rôle de l’historien est primordial aujourd’hui dans notre quête de sens. Son travail s’oppose à la tendance à l’oubli, car «  en écrivant le passé, il met des mots là où jadis, le silence prévalait » (Georges Bensoussan). Il préserve le souvenir de la singularité de cette catastrophe, où contrairement aux massacres précédents, le projet démentiel fut d’aller chercher des Juifs aux quatre coins de l’Europe, les convoyer jusqu’au lieu de leur assassinat, et les réduire en cendres pour effacer toute trace du crime : la destruction des Juifs était un but en soi pour les nazis. Le récit historique nous fait appréhender cette terrible vérité : la barbarie a coexisté avec le progrès technique dans l’une des nations les plus civilisées de l’Europe du XXème siècle.

Une tâche difficile incombe à l’Ecole, aux enseignants : comment évoquer l’horreur absolue sans traumatiser ni culpabiliser les élèves, mais en leur donnant des clés pour déchiffrer le passé et engager l’avenir,  sans céder à un discours moralisateur. Ceci m’amène à la question de l’enseignement de la Shoah en CM2,  au programme depuis 2002. Deux institutions dont je suis proche ont mis en œuvre un travail de Mémoire et d’Histoire  exigeant et rigoureux : l’association Yad Layeled France a conçu des outils pédagogiques à l’intention des enseignants et des élèves de CM2 et des collèges, et, en particulier une mallette pédagogique, ayant pour principe de se situer dans une démarche historique. Cette approche de l’enseignement de l’Histoire passe par le récit de destins d’enfants, soit survivants, soit assassinés. Le but étant d’aller de l’individuel vers l’universel. Il s’agit de susciter le questionnement et la curiosité des élèves et de les inciter à réfléchir sur l’antisémitisme et le racisme, phénomènes d’essence, de nature différentes,  mais qui peuvent mener au pire quant ils sont instrumentalisés par des idéologies totalitaires.

Dans notre région, le CERCIL accomplit un travail exemplaire de recherche, d’histoire, de mémoire : recueil de témoignages,  conférences, expositions, tables rondes, « parrainages »  de films, de pièces de théâtre et publications d’ouvrages remarquables. A ce sujet, suivant en cela le chemin tracé par Serge Klarsfeld, dans Georgy, les derniers livres, véritables œuvres d’art, nourrissent notre imaginaire, notre connaissance et notre réflexion.

Le travail d’Histoire que je viens d’évoquer est une nécessité absolue pour éclairer notre présent. Et, en particulier à l’heure où nous assistons au développement d’une violence sauvage sur une grande partie de notre planète. Par exemple,  « la haine raciste et antisémite qui tisse sa toile en toute quiétude sur le net », par exemple, les atteintes aux libertés fondamentales et à la  dignité des êtres humains, attentats, prises d’otages, massacres, etc. Je n’en ferai pas la liste ici. Mais, comme l’a écrit Jean Cayrol « il faut entendre, qu’autour de nous, on crie sans fin ».

Je voudrais terminer en évoquant les graves dysfonctionnements de la Commission des droits de l’Homme de l’ONU. 

A Durban, Afrique du Sud, en 2001, au cours d’une conférence mondiale sous l’égide des Nations-Unies, les slogans de « Mort à Israël », « un Juif, une balle » furent scandés dans une indifférence quasi générale. Verra-t-on, en 2009, les mêmes dérives disqualifiant  cette Organisation fondée au lendemain de la 2ème Guerre mondiale ? Tout porte à le croire, puisque, sous l’emprise d’une majorité automatique, « les textes négociés et la terminologie utilisée anéantissent la liberté d’expression, légitiment l’oppression des femmes et stigmatisent les démocraties occidentales » (Le Monde, 27/02/08).

Face à toutes ces dérives, nous espérons que toutes les démocraties, et notre pays, en particulier, auront la volonté de résister et de promouvoir les valeurs universelles que nous nous glorifions de défendre

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